Syndicalisme et organisation du travail de demainEntrevue de Monique Fréchette accordée aux étudiants du Cégep de Vieux-Montréal participants à la Course Branchez-vous de 1998 sur les métiers du XXIe siècle1. Parlez-nous de la mutation du rôle syndical et de l'organisation du travail. Quel sera l'avenir de ces deux secteurs d'activité? Je ne suis pas une spécialiste de ces questions, mais puisque vous me demandez mon humble avis alors voilà la lecture que je fais de l'environnement actuel. Tout d'abord, tout ce qui touche l'humain ne sera jamais statique, l'organisation du travail a été en constante mutation depuis ses premiers balbutiements, tout comme le rôle syndical. Présentement, le contexte d'adaptation a comme principale toile de fond les nouvelles technologies et la mondialisation des marchés. Ces deux facteurs affectent profondément l'organisation du travail qui est étroitement liée aux conditions économiques des entreprises. D'une part, l'évolution rapide et complexe des NTIC réclame des entreprises de maintenir un niveau de performance très exigeant. L'utilisation des ressources, dont fait partie la main-d'oeuvre, est aujourd'hui en constante mutation. La formation d'une main-d'oeuvre qualifiée et surtout participante est le nouveau "challenge" de l'entreprise du XXIe siècle. Donc, l'organisation du travail se structure autour de ce que certains ont défini comme "l'arbre de connaissance" ou "l'entreprise du savoir". L'individu ne doit plus être une unité de travail anonyme mais il doit correspondre à un profil de connaissances, d'expériences et d'aptitudes en continuelle évolution. La ressource humaine devient ainsi un actif de l'entreprise en opposition avec l'ancienne notion de débiteur de l'entreprise. La mondialisation des marchés exige aussi une très grande capacité d'adaption. Mobilité et flexibilité sont les mots-clés de l'organisation du travail moderne. Le travailleur doit pouvoir répondre rapidement à la demande de changement. L'organisation est en continuelle mouvance. Pour répondre à ce besoin de mobilité et de flexibilité, on assiste à l'élargissement de nouvelles formes de travail que l'on qualifie de contractuelle, pigiste et plus récemment le nomade électronique. Le rôle syndical est profondément affecté par les nouvelles exigences de l'entreprise. Autrefois, cantonné dans un rôle réactionnaire des décisions de l'entreprise, le syndicalisme est appelé, dans plusieurs cas, à participer à l'organisation du travail. Une situation nouvelle et parfois conflictuelle qui place le rôle syndical entre les intérêts de ses membres et l'existence même de l'entreprise. La nouvelle gestion par compétence individuelle remet en cause les notions de collectivités propres au syndicalisme. Ici aussi, la mondialisation affecte le rôle syndical, des alliances stratégiques essentielles avec les organisations mondiales du travail nécessite un élargissement du rôle syndical. 2. Comment les organisations syndicales pourront-elles surmonter leur réputation négative auprès de certaines personnes, par exemple les jeunes, qui ont l'impression que celles-ci limitent leurs opportunités dans une entreprise syndiquée? Il est évident que la notion de compétitivité axée sur l'individu est, de prime abord, conflictuelle avec le syndicalisme d'origine qui, à raison, défend des intérêts collectifs. L'actuel préjugé de l'échec du syndicalisme véhiculé par certains milieux qui prônent l'individualisme économique doit être relativisé. Si d'une part, le syndicalisme actuel doit faire son examen de conscience sur sa mission réelle. D'autre part, le discours dominant du "Me, my self and I" ne peut que conduire à une forme d'anarchie sociale corrosive. La réconciliation entre deux générations ne peut se faire que par le choc des idées. Le syndicalisme a peut-être glissé, sans mauvaise intention, dans un hermétisme idéologique qui lui vaut aujourd'hui d'être considéré comme une institution rétrograde. Les jeunes doivent pouvoir confronter leurs idées avec les générations qui les ont précédées. Plus souvent qu'autrement, il est triste de constater que le discours anti-syndical relève de l'ignorance des faits historiques. Le cloisonnement des idées n'apportera rien à personne. La discussion et surtout l'écoute mature des uns et des autres seraient, à mon humble avis, un chemin à prendre. Il faudra peut-être rebaptiser le syndicalisme mais renoncer à la revendication collective et à des droits d'équité sociale serait une grave erreur. 3. Que répondriez-vous à ceux qui nous disent que les "pressions globales" nous forcent à retourner en arrière en ce qui a trait à nos acquis sociaux? (La lutte au déficit par exemple, qui se fait au détriment du système de santé et de l'éducation). La question que l'on doit se poser est «Sommes-nous prêts à renoncer à nos chartes de droits et libertés qui énoncent nos droits collectifs au profit d'une économie de marché qui prône la loi de la jungle?» En réalité, ce que nous appelons "pressions globales" est régi par des organisations qui n'ont que des intérêts mercantiles égoïstes. L'idéologie largement médiatisée de l'urgence d'abaisser les déficits des gouvernements au prix du démantèlement de nos institutions de santé et d'éducation est basée sur des principes purement économiques qui n'ont aucun commun rapport avec la survie à long terme des populations de cette planète. Les règles économiques actuelles qui exercent ces pressions sont basées sur des spéculations financières qui disent; «Sauvons l'argent d'abord, les femmes et les enfants après!» La paranoïa déficitaire s'est emparée des milieux financiers qui exigent dans leur délire mathématique que l'on sacrifie des populations entières pour satisfaire aux caprices de leurs règles économiques centrées sur le bénéfice inerte qui ne crée, ni emploi, ni enrichissement collectif. La vision du partage de la richesse dans l'optique d'une survie décente des populations du futur n'est pas utopique. Le maintien et le développement de nos structures sociales sont essentiels à un développement durable et à long terme. Il est aberrant de penser que la didacture d'une logique économique basée sur l'accumulation de bénéfices pharamineux emprisonnés dans des abris fiscaux puisse régir nos choix sociaux d'avenir. L'humanité vaut plus que des chiffres en colonne sur un écran d'ordinateur à Wall Street! 4. Vous avez créée depuis janvier 1998, un site qui s'appelle L'Itinérant électronique, parlez-nous de votre site? Effectivement, l'Itinérant électronique est mon nouveau bébé que je chéris grandement. J'observe l'évolution de l'Internet depuis au moins trois ans et je suis fascinée par le potentiel de ce nouveau moyen. Après avoir produit quelques documents et conférences sur les impacts des inforoutes et, plus particulièrement au sujet des travailleurs, j'ai constaté que la présence d'une chronique indépendante qui couvrirait l'actualité des relations du travail et du syndicalisme n'existait pas, alors pourquoi pas? Je me suis donc lancé dans l'aventure! Tout d'abord, l'Itinérant électronique est une chronique hebdomadaire francophone qui relate l'actualité que l'on trouve dans le cyberespace. Basée sur la notion de veille informationnelle, cette chronique se veut un outil pour toutes les personnes qui désirent faire une tournée de ce qui se passe dans le monde du travail à chaque semaine. L'Itinérant électronique offre aussi de plus en plus d'éléments de contenu, j'ai développé un répertoire de sites pertinents qui grandi chaque semaine et de nouvelles rubriques qui offrent des outils de travail sur l'Internet, des lectures sur des dossiers de fond, la page d'histoire qui propose des sites qui nous racontent l'organisation du travail et le syndicalisme à travers le temps. Le cyberespace fourmille d'information sur les relations du travail et le syndicalisme, l'Itinérant électronique est un site qui tente de rassembler cette information pour la rendre accessible. Récemment, l'Itinérant électronique est aussi devenu une petite entreprise qui offre ses services au milieu du travail pour le développement et la maintenance de sites. Bientôt, l'Itinérant électronique aura son nom de domaine et pignon sur rue dans le cyberespace. 5. Qu'est-ce que l'éthique sociale et en quoi est-ce indispensable? L'éthique sociale est plus que jamais le pouvoir d'opposition à une logique purement économique et individualiste. L'éthique est l'esprit de la lettre qui se définit collectivement et qui donne naissance à nos lois et aux pouvoirs que nous accordons à nos gouvernements. L'organisation de nos sociétés, ne serait-ce que de vivre paisiblement avec son voisin, relève de l'éthique sociale. Au-delà de convictions religieuses, politiques ou économiques, l'éthique sociale définie les règles essentielles de la survie en société. Plus que jamais nous devons être conscients de l'importance de définir et d'adhérer à ces principes éthiques. Par exemple, nos chartes de droits et libertés et la déclaration des droits de l'homme sont la base de cette éthique. Actuellement, le silence collectif ou le fataliste dans lequel nous assistons à la dégradation de nos institutions de santé et d'éducation sont symptomatiques d'un renoncement passif à nos règles de vie sociale. Il est urgent que chaque citoyen prenne conscience de sa responsabilité de définir les règles de tolérance collective mais aussi les exigences de la survie en société. L'individualisme économique qui s'est infiltré dans l'esprit d'une majorité des populations par un discours économique habilement médiatisé met en péril nos capacités à maintenir la paix sociale essentielle. L'individu ne peut espérer avoir des conditions de vie satisfaisante que s'il tient compte de l'équilibre socio-économique de l'environnement global dans lequel il vit. 6. Selon vous, quel sera le marché du travail au XXIe siècle? Il est difficile de faire des prédictions parce que les choses évoluent très rapidement et que malgré les apparences il ne faut jamais oublier la fragilité de nos systèmes économiques. Finalement, tout dépendra de la courbe que prendront des événements aussi importants que l'ouverture commerciale de pays comme la Chine ou les accords de libre-échanges des Amériques ou le projet d'accord multilatéral sur les investissements. Mais il est certain que l'avenir du marché du travail dépendra des politiques de plein emploi que se donneront les pays pour s'assurer que le marché du travail ne dégénéra pas en une jungle où les entreprises les plus opportunistes bénéficieront de conditions économiques qui laisseront les travailleurs dans l'appauvrissement continuel. Le marché du travail est composé de deux éléments, l'employeur et l'employé, et l'équilibre entre les objectifs des uns et des autres est en constante négociation. Cependant, dans une logique pure, il est évident que le déséquilibre, dans quelques systèmes que ce soit, ne peut que conduire au chaos! Il est donc important que comme société nous nous donnions les moyens de maintenir l'équilibre du marché du travail pour que chaque individu qui le compose y trouve une qualité de vie raisonnable. Ce marché mondialisé devra aussi tenir compte du droit au travail de chacun et là, le défi est énorme! |